Chimie corporelle

Parlons un peu de ce qu’il y a dans la tête des hommes : une bite. Dès nos premiers éveils, notre première lancée de sperme, jusqu’à l’andropause et l’amour platonique, gérer les pulsions héritées de notre programmation à la reproduction n’est pas chose aisée. Le mouvement #metoo et le nombre de viols montrent que certains n’y arrivent pas bien. Pour les autres, est-ce que c’est plus facile ? Est-ce que l’avenir, soutenu par un effort technologique continu, nous sauvera de cette pathologie ?

Le livre Le syndrome du bien-être parle du lien entre capitalisme et l’image du corps. Avec les valeurs de performance et de compétitivité, les gens filent dans les salles de muscu, se carcutent pour s’aimer et… veulent toujours bander dur quand iels sont avec leur partenaire. Pour la chirurgie, l’idée est implantée très tôt : ma fille de 10 ans nous a dit cette semaine qu’elle irait se refaire pour être belle. Sous-titrage : Plutôt que s’aimer, essayer de se conformer à l’image que la société veut de nous, et ainsi mériter l’amour des autres ?

Pour le sexe, la pharmacopée allopathique nous propose aussi un éventail de solutions pour parer à toutes les éventualités. Ainsi, même si on est vieux, même si on a pas trop de libido, on peut facilement jouer les cadores en prenant le bon médicament. On peut trouver des traitements hormonaux pour accorder notre corps avec l’image qu’on a dans sa tête. Et si jamais notre zizi ne nous plaît plus, on passe sur le billard et on se retrouve avec un sexe de femme (ou inversement). A l’heure où le droit à l’avortement est remis en question, il faut plus que jamais lutter pour que chaque humain puisse faire ce qu’il veut de son corps, et ce sans injonction morale d’un autre âge. Apprendre à gérer et aimer son corps peut même être un acte politique. Je m’interroge toutefois sur les outils de transformation techniques, qui servent à rendre plus riches leurs inventeurs, et qui sont promues insidieusement comme des promesses de liberté.

Comme une petite voix dans sa tête…

Les humains nés avec une verge sont confrontés au long de leur vie d’adulte à l’abstinence. Soit parce qu’ils n’ont pas de partenaire, soit parce que leur partenaire n’a pas une libido suffisante. Comme la solution n’est certainement pas de briser le consentement ou d’insister jusqu’à ce que l’autre cède, la masturbation reste la solution universelle pour faire taire la pulsion primaire qui hurle dans notre tête : “je veux baiseeeeeeerrrrrr !!!”

Le capitalisme s’accouplant avec Internet a enfanté de la cyberpornographie. En quelques clics, accessibles à tous les regards, les tubes déversent des images de coît avec plus ou moins d’inventivité, de sensualité. Curieusement, ca répond très bien à la voix dans la tête qui hurle. Tels des rats de Pavlov, on regarde une vidéo, on a récompense dans notre slip, alors la fois suivante, on rappuie, on a à nouveau la récompense. C’est ainsi que je suis devenu pornodépendant, comme bien d’autres.

Si le sujet vous intéresse, plusieurs sites informent sur la pornodépendance et sur les effets très néfastes que ça joue sur notre sexualité. La publicité dit que ça permet de pimenter votre vie sexuelle, mais c’est une publicité, qui est là comme toutes les publicités pour faire gagner de l’argent à celui qui la met en place. La vérité, c’est qu’à force de se masturber frénétiquement, vous vous épuisez physiquement et vous devez faire face à des troubles érectiles. Vous délaissez les vraies femmes pour voir la vie sous le prisme des formes attirantes qu’on vous met sous le pif, et faire machine arrière devient de plus en plus compliqué. Ceux qui prennent conscience de l’ampleur des dégâts témoignent qu’ils faut plusieurs mois avant que notre corps (en l’occurence notre cerveau) se remette en ordre. Des mois… ça peut vous coûter une relation, un divorce, plusieurs ruptures.

Ou alors, vous paniquez, et vous vous dites vu comment je bande devant Nikita Bellucci, c’est juste que mon corps a une panne passagère, je vais prendre une pilule bleue, et j’assurerais toujours au lit. Manque de bol, pour cela aussi il y a dépendance, et donc dégradation progressive de l’érection (pour de bon là cette fois).

Cette logique a été amenée par la technique (relisons Jacques Ellul ou Nicholas Carr pour nous en convaincre). Mon père avait déjà des piqûres qu’on se plantait dans le sexe pour bander. A partir du moment où une solution miracle est proposée, censée sauver les hommes en détresse mais en réalité enrichir ceux qui la conçoivent, elle trouve preneur. C’est humain, certains y voient même la patte du progrès.

Et si le problème, c’était plutôt cette petite voix dans la tête ? Que ce passe-t-il si je ne cède pas à la tentation du paquet de kleenex ? Elle enfle, elle devient une petite musique dans mon cerveau qui prend de plus en plus de place, jusqu’à ce que je sois incapable de réfléchir sérieusement à autre chose. Franchement, c’est pénible, et difficile à vivre. Je voudrais m’en débarrasser. Jusqu’à un certain point (car imaginer n’est pas connaître), je comprends celles et ceux qui se sentent d’un autre sexe et qui veulent sauter le pas. Mais la technique ne m’a pas sauvé, bien au contraire, elle a savamment aggravé le problème. Comme décrit ci-dessus, la pornodépendance m’a amené de plus en plus de troubles érectiles, jusqu’à ne plus avoir d’excitation du tout devant une vidéo. Les pilules m’ont montré que ca marchait très bien, au prix d’en prendre une pour chaque rapport. Si l’objectif initial était de faire l’amour, échanger des sentiments entre des humains consentants, la solution proposée en est très éloignée.

Nous sommes sentiments et énergie

En France, nous adorons la méthode scientifique. Il n’est pas une journée sur les réseaux sociaux pour que des français zélés aillent cracher sur les médecines dites douces. Votre homéopathie, c’est un placebo fait avec du sucre ! par exemple. Et donc quand la macronie décide de la dé-rembourser, ces mêmes fanatiques de science dure applaudissent, stipulant qu’on va bien boucher un trou de la sécu sur le dos des ignorants. Science et technique vont de pair, et donc c’est tout naturellement que la médecine acceptée par le gouvernement fait la promotion des gros groupes pharmaceutiques, sans même plus s’embêter des conflits d’intérêt et des lobbies qui viennent défendre les résultats de leur entreprise (là pour faire des bénéfices, ça tombe sous le sens). Dans ce cadre, la médecine a réponse à tout, à n’importe quel prix. Ma mère suit actuellement une chimiothérapie pour soigner son cancer. Des piqures facturées plusieurs centaines d’euros, c’est pour cela que la Sécu est faite, plus en tout cas des des placebo pour bobos vendus à quelques euros. Même chose pour les scanners réguliers qui permettent à des docteurs (pas toujours doctes) de poser des diagnostics et dire s’il faut plus de chimie par ci ou par là. Tout est chiffré, noté, tracé.

La bite n’échappe pas à ces soins très pointus. Aujourd’hui, les laboratoires testent votre taux d’hormones, qu’on peut corriger. Pour les soirées sans, c’est la pilule bleue. Pour les soirées avec, c’est la pilule rouge. Ne vous croyez pas dans Matrix, la vérité se trouve entre vos cuisses. Mais quoi alors, mon bon, où est le problème, si ca corrige les symptômes ?

En médecine traditionnelle chinoise (pardon pour ceux à qui cela a écorché les yeux), vous savez là où on vous pique avec des aiguilles et on vous parle de Qi (on dit Tchi, d’ailleurs), éjaculer puise dans notre ressource vitale, jouir a un coût. Ces gens-là, qui étudient l’humain de manière holistique, ont d’ailleurs inventé le tantrisme pour se donner du plaisir sans arroser tout l’entourage.

Evidemment, les jeunes sont bouillonnants d’énergie, ou du moins ils en ont plein en réserve ; par conséquent, une branlette n’a pas trop de conséquences. Mais plus vous arrivez à un âge de raison (pas toujours raisonnable) et plus cette décharge vitale va impacter sur le reste de votre corps. Et réciproquement, si vous avez des problèmes érectiles, peut-être que ca peut venir de votre tête. D’ailleurs, si vous cogitez trop, vous allez avoir des soucis d’estomac. Votre baisse d’énergie vitale va fragiliser vos reins, et ainsi de suite. De plus, notre réserve vitale varie de femme en homme, certains en disposent de plus que d’autres, certains arrivent plus vite à la fin du ruban de vie. Si mourir avec une créature de rêve en train de baiser dans un lit demeure très cinématographique, ce n’est le rêve que des plus obsédés d’entre nous. Pour les autres, garder notre énergie pour la meilleure santé possible pourrait être un bon objectif, sans toutefois s’interdire les plaisirs de la chair, de manière plus modérée. Encore faut-il que le mental soit en paix avec cela, qu’il ne soit pas constamment sollicité par des vidéos promues par Internet ou des femmes qui vous poussent à prendre la pilule (mais pas pour la contraception).

Passons les traitements homéopathiques, le yoga et tous ces trucs de charlatans qui ne sont même pas validés par Descartes. Les sexologues ont trouvé le chemin d’internet, et [vendent aussi leurs services] trouvent de nouveaux patients par ce biais, sous l’étiquette bien-être. Comment bien vivre votre sexualité ? Le mâle alpha comprend aussitôt que s’il a des problèmes d’érection, on va lui trouver un traitement dare-dare.

Et pourtant, sans trop de timidité, ces thérapeutes qui ont fait des vraies études osent parler de la source du désir : les sentiments. Et oui, l’inhibiteur de la phosphodiestérase E5 (le principe agissant derrière les pilules pour l’érection) permet juste à la verge de garder le sang qui afflue, autrement dire, il faut du désir pour l’activer. Donc si vous n’éprouvez pas de désir, les effets de la pilule ne marcheront pas. Pas de bras, pas de chocolat, pour parler populaire. Plutôt que de parler de solution magique pour bander, les sexo préfèrent le voir comme une aide pour retrouver la confiance perdue en notre désir et en nos capacités à faire lever le manche. Ce qui ne viendra pas si vous vous remettez direct à regarder du porno, si vous m’avez bien suivi. Ils vous invitent à vous focaliser sur vos émotions, votre côté humain, ce moment que vous partagez avec l’autre.

Vous voulez bien finir maintenant ?

La chimie du corps est complexe. Vouloir la maîtriser est aussi fou que de vouloir maîtriser la nature et envoyer dans l’atmosphère des substances pour contrôler le climat (rigolez pas, les technophiles en rêvent). La spiritualité n’est pas la réponse à tous les problèmes de santé, et même si je force le trait, je suis bien content de prendre une aspirine de temps en temps, de pouvoir mettre des lunettes pour mieux voir, ou de savoir que l’hôpital me sauvera peut-être si j’ai un accident. Néanmoins, aller voir les thérapeutes qui voient le corps différemment m’offre du recul sur des solutions immédiates à mes symptômes. Si je considère un problème d’impuissance sans voir qu’il est le résultat d’une décennie de pornodépendance, je peux prendre des mauvais traitements. A l’inverse, si je vais voir un thérapeute qui me donne des conseils d’hygiène de vie, je ne serai pas débarrassé de mes symptômes pour autant.

L’éco-anxiété qui me ronge me fait toutefois m’interroger sur le devenir des gens qui souffrent et qui se raccrochent à des traitements à prendre sur des années comme l’hormonothérapie. Les médicaments, c’est comme les retraites, ça va bien tant qu’on peut les avoir. Le jour où la pénurie arrivera, pour n’importe quelle raison et sans faire du catastrophisme excessif, que deviendront ces gens en souffrance ? Pour cette raison, quand j’ai des voix dans ma tête, et que ca devient insistant, je préfère garder les voix dans ma tête que de céder à la facilité offerte par la technique. D’une part, je ne suis pas sur que la solution ne devienne pas pire que le mal, d’autre part, je ne sais pas jusqu’à quand cette solution sera disponible. Même si c’est un brin moraliste, et que j’ai conscience que chacun fait ce qu’il peut à chaque moment, ma spiritualité me pousse à penser que nous devons vivre avec notre corps et apprendre à l’aimer, avec ses défaillances et ses exigences. Les personnes avec un handicap sont des exemples merveilleux d’une déclaration d’amour à leur corps : inspirons-nous en avant de penser que notre cas est désespéré, et de faire confiance aux transhumanistes.

#spiritualité #sexe #émotions

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