Jeux : le consumérisme dépasse la raison

By François-Xavier Guillois

Si les jeux de société passent encore par des maisons d’édition, celles-ci évoluent dans un marché très concurrentiel qui les oblige à limiter les risques financiers. Elles ont alors massivement recours au financement participatif. Le grand perdant de ces nouveaux cycles de ventes, c’est le test de jeu.

Aparté : j’avais prévu de faire deux blogs, un pour traiter du jeu, et un autre pour les sujets sérieux, mais j’ai finalement rassemblé les deux. J’ai souvent des envies d’écriture, j’en fais un toot (sur mastodon, voir le lien dans ma signature), et je vois s’il y a de l’écho. Comme il n’y a rien le plus souvent, je passe mon chemin. Ou alors j’attends une semaine, et je m’aperçois que la pertinence des propos n’était pas assurée. Au final, avec un rythme de publication en berne, un seul blog suffit bien.

Je viens de recevoir un nouveau “pledge” de jeu de rôles. Lequel est surement très bien, mais je le revends dans la seconde. Pourquoi ? Après trois ans depuis la fin de la campagne, un éditeur français s’est positionné pour le traduire.

J’ai donc un jeu :

Ce scénario s’est déjà produit plusieurs fois, que ce soit en jeu de rôles, ou en jeu de plateau.

Pour le jeu de plateau, les éditeurs anglophones arrivent à trouver des éditeurs localisés pour se charger des versions françaises, ce qui améliore grandement la distribution et permet d’avoir parfois son jeu directement dans la bonne langue.

Pour le jeu de rôles, l’environnement est très différent : les jeux qui explosent sur le site Kickstarter sont souvent des ouvrages de niche, qui trouveront quelques dizaines d’acheteurs chez nous. Aucun éditeur français ne passera un accord pour un jeu de rôles en anglais (ou dans une autre langue). Au mieux, si la campagne participative crève le plafond, ils mettront peut-être une option sur la traduction. Ce qui alimentera des rumeurs dans les milieux autorisés, des rebondissements (tiens, finalement c’est pas Arkhane Asylum qui va traduire ce jeu ? pourtant il était annoncé chez eux…).

Reprenons.

En France, depuis quelques tripotées d’années, les tirages des jeux de rôles baissent. Internet est devenu the place to be, mais ceux qui s’y expriment régulièrement ne reflètent pas forcément l’ensemble des acheteurs de jeu de rôles.

Il y a eu une fracture sociale à un moment, entre les rôlistes connectés, souvent proches du milieu de l’édition, avec des avis très affirmés sur le loisir (j’ai certainement contribué à ce délit) et la communauté rôliste qui va en convention pour jouer à D&D et Shadowrun et qui achète ses jeux en boutique.

A mesure qu’Internet a gagné des parts de marché, les éditeurs étaient partagés entre créer des campagnes de financement participatif en veux-tu en voilà et ne pas se mettre à dos les boutiques de jeu (qui ne supportaient pas d’être court-circuités). Il y a eu des ratés, il y a eu des arnaques, mais malgré tout, grâce à des éditeurs vertueux comme Black Book ou les XII Singes, on a fini par recevoir des jeux de plus en plus qualitatifs en contrepartie de nos contributions. Les éditeurs ont succombé un à un aux sirènes du financement participatif, d’une part pour éviter de couler suite à un choix éditorial risqué, d’autre part pour pouvoir proposer des ouvrages superbement illustrés sans faire crier l’acheteur sur le prix de vente.

En tant que consommateur, on râle tout le temps, mais nous sommes souvent responsables des évolutions du marché. Alors acceptons que de plus en plus de joueurs se sont mis à participer aux campagnes “PP”, au point que ces dernières ont pris le pas sur tout autre modèle d’édition. Depuis, les porteurs de projets ont rajouté des contributions spécialement pour les boutiques, afin de boucler la boucle. L’édition entière de jeu de rôles fonctionne désormais au rythme des sorties tonitruantes : une page avec une dizaine d’illustration, une vidéo qui claque, parfois un actual play pour donner envie, et en 10 jours on sait si on rajoute une nouvelle gamme à son catalogue. J’imagine que l’exercice est désormais rodé chez tous les éditeurs (même le 7ème Cercle).

Dans le monde du jeu de société, le marché est tel que les configurations sont démultipliées : certains comme Monolith ne vendent des jeux qu’à leurs contributeurs. d’autres éditeurs comme Mythic Games lancent leur gamme en financement participatif, et créent ensuite une version retail pour les boutiques. Enfin, de nombreuses sorties suivent heureusement encore la voie classique de la sortie en boutiques. Néanmoins, la catégorie des jeux experts, avec beaucoup de matériel et des mécaniques de jeu originales, adoptent massivement le passage par les plates-formes de crowdfunding : Kickstarter, Gamefound, gameontabletop, ulule, et ainsi de suite…

La situation est dépeinte.

Au niveau des avantages, le joueur est maintenant impliqué directement dans les décisions et l’évolution des jeux. Des actualités régulières lui sont données, et il peut mettre des commentaires pour tenter d’influencer les créateurs de jeu sur tel ou tel point. Certaines catégories de jeu sont littéralement nées via Kickstarter, car aucun éditeur ne se serait lancé dans des jeux à plus de 100 euros sans savoir si leur titre allait trouver un public.

Au niveau des contraintes, aucun contributeur n’échappe de temps à autre à des furieux dépassements de délais de livraison, une déception sur les produits reçus (et ce malgré des efforts des porteurs de projet pour mettre à disposition les règles du jeu ou un quickstart de découverte), ou un éditeur dont la communication vaut tripette. Le marché de l’occasion regorge donc logiquement de ces jeux vite backés (achat compulsif) et vite revendus (car inaccessibles en boutique classique).

Si vous êtes un acheteur sur internet, jusque-là vous n’avez pas appris grand chose. Nous avons tous suivi cette tendance, sans vraiment tirer la sonnette d’alarme sur ce que nous avions perdu.

Dans le cycle de production nouvelle vague, au mieux l’acheteur (la novlangue l’a renommé contributeur) reçoit une version numérique avant la version physique, au pire, il découvre le jeu plusieurs mois / années après avoir payé. S’il peut retirer son engagement tout au long de la campagne de financement (souvent très courte), une fois que la somme est prelevée, plus aucun moyen de faire machine arrière : il n’y a plus qu’à espérer que la confiance placée dans les porteurs du projet ne sera pas trahie.

J’enfonce une porte ouverte, mais les meilleurs auteurs / game designers arrivent à faire des bouses. Les campagnes qui font les meilleurs résultats financiers sont apposés à un nom (d’auteur ou d’éditeur) qui a déjà réussi par le passé, ou bien à une licence déjà connue. Bien loin d’encourager des jeunes auteurs à être originaux et à tenter de nouvelles aventures ludiques, les plates-formes de crowdfunding renforcent ceux qui connaissent très bien les rouages de la production et qui profitent de la base d’utilisateurs des sites sus-cités pour faire leur promotion. Le marketing a ainsi pleinement investi nos loisirs, en témoigne l’explosion des “goodies” offerts aux “généreux” contributeurs (acheteurs qui ne sont pas dupes et en veulent pour leur argent) et d’extensions souvent dispensables.

STOP, me direz-vous. Des suppléments ratés, nous en avions déjà pléthore avant les années 2000. Des fétichistes du dé aussi, des joueurs de D&D qui transposaient leur partie sur playmat avec figurines et décors également. A chaque époque ses ratages, en somme.

A l’heure où l’on célèbre les 40 ans de la revue Casus Belli, il faut se rappeler de tous les magazines qui ont contribué aux débuts du jeu de simulation : Jeux & stratégie, Backstab, Ravage et j’en passe. Leur point commun : passer au crible les nouveautés et proposer des tests (des épreuves du feu même !). Il en va de même pour tous les produits de consommation : pendant que les rayons se remplissent, des experts viennent aiguiller les acheteurs sur les qualités et défauts de chaque élément, et remettent le prix en perspective du travail délivré.

L’objectivité des rédactions de jeu a souvent été critiquée en France, selon que le testeur travaillait chez tel éditeur : le délit d’initié battait soi-disant déjà son plein. En vérité, bien tester un jeu prend du temps. Beaucoup de pigistes ont reconnu parfois de n’avoir pas suffisamment approfondi leur sujet, passant sous silence tel ou tel sujet qui provoquait l’ire des lecteurs avertis. Mais pour autant, les acheteurs avaient les moyens de se forger un avis sur les dernières sorties. Avant de se ruer dans leur boutique favorite, ils pouvaient éplucher les critiques et voir les jeux les plus à même de leur correspondre.

Internet aurait du faciliter ce travail. Avec un site encyclopédique comme legrog.org, les joueurs peuvent laisser leur avis sur des milliers de suppléments parus jusqu’à ce jour. Même chose pour les jeux de société avec des sites comme Ludovox ou Tric-Trac. De nombreux passionnés tiennent également des blogs ou des chaines vidéo pour chroniquer leurs expériences avec leur ludothèque. Nous, futurs acheteurs, sommes donc très armés pour affronter la profusion de titres qui arrivent chaque mois dans les rayons.

Sauf que.

Le financement participatif annihile tous ces outils. Quand une campagne pour un nouveau jeu est lancée, vous n’avez qu’une seule page pour vous faire une idée du jeu final que vous allez recevoir. Celle-ci s’organise de manière séduisante, préférant la quantité (en général par des bonus débloqués) à la qualité, l’illustration au texte. Les plates-formes sont faites pour déclencher au maximum un achat compulsif, avec la possibilité de se faire rembourser pour rassurer l’acheteur hésitant.

En tant que joueur habitué, vous savez pourtant que créer un jeu va au-delà du bon concept dans l’air du temps. Pour les jeux de rôles, l’équilibre entre le background, les règles, et les scénario, si crucial pour son utilité, ne peut être jaugée avant paiement, pas plus que la capacité du texte à inspirer des aventures. Pour les jeux de plateau, même lorsqu’il y a des exemples de mécaniques, le joueur ne saura qu’à l’usage si les règles proposées sont intéressantes et adaptées à son groupe d’habitué.e.s.

Comme les projets en financement participatif s’alignent en croissance exponentielle, les éditeurs ayant les reins solides préparent des prototypes à envoyer à une série de testeurs volontaires, et en échange publient leur vidéo sur la page de la campagne. Lorsque j’étais en charge des contenus à la télévision, ce type de reportage était catégorisé “infommercial”. Aussi sincère que soit l’avis de ces “early adopters”, leur traitement par le porteur de projet est forcément biaisé. D’une part, les prototypes sont parfois assez différents de ce que recevront les contributeurs. D’autre part, les critiques qui sont mises en avant par l’éditeur sont forcément plus visibles que les avis négatifs postés ici et là par des testeurs moins convaincus. Enfin, si la pratique du prototype se démocratise pour le jeu de société, pour le jeu de rôles le partage des manuscrits est bien trop sensible pour qu’il puisse être largement diffusé.

Nous sommes coincés, pieds et poings liés. Les pratiques des éditeurs, encouragées par les plates-formes de crowdfunding, nous dépossèdent de pouvoir acheter de manière éclairée un jeu passé par cette filière de production. Si elles ont largement fait progresser les aspects esthétiques des jeux, elles amènent de plus en plus de titres à prendre la poussière sur des étagères avant d’être revendues pour une autre ou de finir dans une poubelle. Notre rôle de consommateur est de prendre acte, et d’en parler avec nos éditeurs, puisque désormais le web nous permet de les contacter facilement. Construire une relation où nous retrouverions nos pleins pouvoirs d’acheteur, en bonne connaissance de cause, capables de payer pour les bons jeux et sanctionner les mauvais.

J’espère que cette diatribe vous aidera à résister aux achats compulsifs auxquels nous, joueurs, sommes particulièrement vulnérables.

A consulter : https://www.cwowd.com/agenda-crowdfunding-jeux/

#jeux #écologie #consumérisme

Vous pouvez réagir ici


©2022 François-Xavier Guillois droits textes réservés. Droit des illustrations réservé par leur auteurice respective.

Une révision peut en cacher une autre. Expression | Réflexions | IM | Jeux