Le chemin de compost-TEL

Depuis plusieurs années, l’expérience du serveur solaire de LowTech Magazine m’interroge. En tant que professionnel du web d’abord, dois-je adapter les sites et applications pour qu’ils soient déconnectés un certain nombre d’heures par jour ? En tant qu’utilisateur ensuite, est-ce que les habitudes que nous avons pris à surfer à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit vont-elles se faire rattraper par la crise climatique ? David Bruant relançait ce sujet passionnant dans un message de microblogging voici quelques jours.

La lucidité vient avec l’âge (et le GIEC)

L’expérience dont nous parle Ploum sur la déconnexion, où il crée des scripts pour passer le moins de temps possible sur internet, s’adresse avant tout à juguler l’addiction que nous avons tous.te.s contractées au contact des réseaux. Mais elle peut aussi se faire anticipation, dans le cas où un événement quelconque viendrait nous priver, plus ou moins partiellement, de notre lien informatique avec l’humanité. Quels seraient nos changements de consommation et de comportements si les sites étaient ouverts ou fermés selon les heures ? Une régulation électrique pourrait couper les services la nuit dans un souci d’économie par exemple. Un hébergeur s’alimentant à l’énergie solaire pourrait-il fournir un service intermittent sans recevoir l’opprobre des foules ? Encore peu, les data centers visaient un niveau de disponibilité de 100%, grâce à une redondance qui se paie cher en matériel et en énergie. Est-ce que cette logique va tenir encore longtemps, alors même qu’à cause de la consommation massive de vidéos le web dépasse progressivement l’aviation en termes de coûts CO2 ?

La sobriété numérique prônée par le Shift Project ne nous dit pas de tout débrancher, mais d’utiliser l’informatique pour des choses qui en valent vraiment la peine. Est-ce que le culte des crypto-monnaies par exemple vaut son coût exorbitant d’énergie pour le « minage « des données ? Est-ce qu’on est obligé de faire des films sur fond vert à coûts de milliards alors que le vrai cinéma sait qu’on peut faire rêver avec le talent ? Est-ce que ces heures de vidéoconférence à faire des réunions comme si on discutait de l’avenir du monde gaspillent les ressources de la terre à bon escient ?

En bon travailleur des métiers de l’information, j’ai eu des machines puissantes, très consommatrices. Pour des usages précis comme les calculs 3D, les rendus, les tâches très complexes, cette capacité de calcul est nécessaire. Plus souvent, c’est le caprice d’un joueur qui veut jouer sans latence, d’un retraité qui espère compenser son manque de compétence par son temps libre pour réaliser des vidéos de famille, un cadeau fait pour les études ou la première installation… Plus le temps passé sur les mobiles progresse, et plus nos usages des PCs copient ce qu’on fait sur un smartphone. Consulter internet (des informations comme des films complets), des communications de toutes formes (réseaux sociaux, emails, messages), jouer à des petits jeux pour passer le temps, faire son administratif, faire des réunions sur Zoom ou Google Meet. Même la maîtrise d’Office a laissé la place à la connaissance des outils Google et les gens délaissent le piratage des logiciels Adobe pour utiliser Figma ou Canva. L’informatique est désormais nomade. J’ai peur qu’elle ne soit devenue par le même coup volatile, insaisissable.

Les études de consommation sont limpides, notre temps d’écran est principalement dédié aux échanges sociaux. Communication directe ou partage de post, notre usage de l’informatique a rattrapé notre nature d’être intrinsèquement social, à ceci près qu’on passe notre temps à nous envoyer des piques et à nous communautariser, impulsés par des algorithmes qui nous aguichent avec du contenu propre à nous conforter dans nos sujets de prédilection. Pour le reste du temps, nous naviguons sur ordinateur, avec le pouvoir d’accéder à n’importe quel service à un clic de moteur de recherche.

Easy as 1, 2, 3

Si vous voulez commencer à réduire votre temps d’utilisation de vos machines, la méthode la plus simple reste de vous opposer aux GAFA : quitter Facebook, Instagram, Whatapp, FaceTime, Youtube, Google Meet… Des alternatives plus sures et plus respectueuses de votre vie privée vous attendent, au détriment de votre réseau d’amis /collègues qui ne vous suivra pas (mais vous en trouverez d’autres).

Ensuite, la concept du Inbox Zéro (plus de mails dans votre boite de réception) devrait vous obliger à deux choix impactants : sauvegarder les mails qui vous sont chers et essayer de ne pas recevoir les autres. Le réflexe de se désabonner d’une liste de diffusion inutile ne préserve pas que la planète : il vous évite une nouvelle notification, une nouvelle suppression machinale, une nouvelle tentation.

Enfin, (re)devenir acteur de sa recherche d’informations plutôt que subir les partages de vos potes et de votre famille va vous ouvrir l’esprit et vous éviter du surf involontaire. Pour cela, rien de mieux que de créer une liste de flux rss des personnes et des sites que vous désirez suivre, et de consulter pas trop souvent votre lecteur de flux.

Petites addictions, grandes conséquences

J’ai la sale manie de vouloir toujours partager les liens qui me paraissent intéressants. En quittant les réseaux sociaux américains, j’ai été privé du bouton « Partager » sur lequel on clique machinalement. Seulement, les logiciels de flux RSS m’ont proposé à nouveau de partager mes découvertes au monde entier. De temps à autre, sur un compte que personne ne lit, j’avoue faire des salves de partage, pour me détendre et expulser mon stress.

Nous avons tous des sales manies héritées de nos journées à traîner sur internet. Se rendre machinalement toujours sur les mêmes sites, même quand on ne veut plus les consulter, aller aimer, partager, interagir… Internet est un distributeur de dopamine. Tant qu’il n’y avait que les jeux en ligne, les gens arrivaient encore à décrocher pour retourner au monde réel, mais avec les réseaux sociaux, ils peuvent reprendre tout le temps une nouvelle rasade de dop-E, au travail, chez soi, au restaurant au milieu de ses amis… Et la recherche montre que les corporations utilisent très bien ces leviers pour nous rendre de plus en plus accro.

Il ne s’agit donc pas seulement de mieux choisir ses outils. Si vous voulez décrocher, votre volonté est votre meilleure arme, et elle va vous servir. Souvent. Car la solution n’est pas technologique. En sacrifiant à la facilité et l’habitude amenée par les smartphones, vous retrouverez du temps libre, un cerveau sans influence et des relations humaines plus fortes. C’est le deal que vous devez passer avec vous-même. La baisse de votre empreinte carbone sera la cerise sur le gâteau.

#informatique #minimalisme #mental


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