Ma répulsion pour le Geek Bourgeois

Je sais depuis longtemps que “Plus on a des revenus élevés, plus on émet de CO2, et il est possible d'établir une relation entre le niveau de revenu et le niveau d'émission.” Tandis que la population s’apprauvrit et tente donc de survivre avec ses moyens, à partir de la classe moyenne, c’est autre chose. Notre conditionnement au consumérisme fait que dès que nous avons plus de possibilité de dépenser, nous le faisons. Depuis quelques années, j’ai fait le choix d’essayer de gagner moins.

Je ne sais pas si vous avez déjà joué au Flambeur. C’est un jeu de société créé à l’inverse du Monopoly. Le sous-titre du jeu, qui perd gagne, résume bien son objectif : on vous donne un million au départ, et il faut être le premier à avoir tout dépensé.

Gagner moins pour gagner plus

Parmi les mythes entretenus autour des riches, il y a ce principe du self-made man, cher au capitalisme. Tous les articles que j’ai pu lire à ce sujet affirment que les parmi les milliardaires qui détiennent 60% des richesses de l’humanité, une écrasante majorité a hérité de sa fortune, ou a bénéficié de réseaux d’influence conséquents (coucou les GAFAM…). Evidemment, il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils réduisent leurs revenus, même si certains veulent payer davantage d’impôts, eux qui se sont (très souvent) définis par la compétition et l’accaparement des richesses de l’humanité.

Par contre, la classe moyenne (bourgeoise mais pas toujours bohème), c’est celle sur qui ruisselle l’argent.

Confrontés sans cesse à des incitations à la grandeur, ils veulent une belle maison, une belle voiture (par personne) au minimum, la piscine, le jardin et le jardinier pour l’entretenir, la bonniche pour s’occuper des gosses quand ils ont des rendez-vous importants ou autre chose à faire que de gérer leur ménage, un écran plat qui claque et les dernières technologies même s’ils sont souvent incapables de se servir de leurs logiciels, une bibliothèque qui est le reflet de leur culture générale de bon aloi, et ainsi de suite.

Pour avoir tout ça, il ne suffit pas de gagner le smic. On vise un bon salaire, des bons placements, un bon entourage, et surtout on évite de se confronter à la classe populaire, aggressive, prompte à descendre dans la rue et bloquer les transports et les usines.

Je suis un bourgeois, mais je me soigne, comme dit Pierre Richard. Si j’ai malheureusement les travers de ma classe, la conscience écologique m’a poussé vers une critique du paraître bourgeois et de sa frénésie de consommation qu’il qualifie volontiers de vitale (non mais ma chère, l’été quand il fait chaud, une piscine c’est important, et ça occupe les enfants !). Mon bilan carbone, sans être exemplaire, est en-dessous de la moyenne de mon pays. Mais la compulsion née d’une éducation consumériste complète n’est jamais très loin, et pour lutter contre le phénomène, j’ai trouvé une astuce : gagner moins.

Les bourgeois sont toujours occupés, toujours débordés, et je ne fais pas exception à la règle. Si j’ai fait un stage de maraîchage permacole, je ne vis pas dans la nature comme Flo delaVega. Pour gagner moins, je dois moins travailler, je dois moins investir mon argent, et ainsi je gagne plus… de temps. Plus de temps avec moins d’argent réapprend à vivre avec soi, à être créatif, à vivre avec les autres pour autre chose que pour le travail, à s’intéresser à la politique, à être solidaire…

Même si j’ai mis dans ce portrait beaucoup de moi-même, il n’aurait jamais été aussi vrai sans tous ces profils croisés sur internet, me renvoyant mon reflet, au centuple.

Geek me more

Il me reste quelques thématiques où j’ai bien du mal à ne pas céder à la tentation. Les campagnes de financement participatif forment un de ces thèmes où je laisse ma carte de crédit chauffer. Les sites qui proposent ces campagnes voient défiler des profils de vieux joueurs qui ont les moyens et qui passent des centaines d’euros dans des jeux dont ils ne voient que quelques images. N’est-ce pas une nouvelle manière d’étaler sa richesse ? Pledger pour des jeux avec la prochaine lointaine d’une félicité plusieurs années plus tard… On peut retrouver ces jeux ensuite derrière toutes les interviews de gamer où on étale ses biens en preuve de sa qualité : on est un gros joueur, qui s’y connaît, puisqu’on a plein de boîtes de jeux derrière soi. A moins qu’on ne soit dans la déclinaison de la bibliothèque du bourgeois d’antan, garante de la bonne culture de celui qui parle.

Pour lutter contre mes démons, j’ai mis en place des règles. Ne garder que les jeux auxquels je joue, vendre les autres, par exemple. Le souci de cette règle est que suivant le groupe de joueurs, nous n’avons pas besoin des mêmes jeux. Mais dans l’ensemble, c’est une règle efficace. Mais les éditeurs ont contre-attaqué : ils se sont mis à créer des jeux jouables en solo. C’est même une constante dans les nouveaux gros jeux à tendance narrative sur Kickstarter : le nombre de joueurs commence à 1. Ce qui fait que je me dis que je pourrais forcément y jouer. Le cycle infernal se reforme petit à petit.

Alors j’essaie de trouver d’autres règles pour endiguer l’hémmoragie acheteuse. Ne pledger que pour un seul éditeur par support, un pour les jeux de figurines, un pour les jeux de plateau, un pour les jeux de rôles. Là aussi c’est une bonne règle, mais à mesure que l’éditeur grossit, il a tendance à proposer de plus en plus de campagnes en financement participatif.

Quand j’étais encore sur les réseaux sociaux, et donc inscrit sur des groupes d’achat de jeux, je voyais des joueurs capables de vendre des collections complètes sous cello, complètement neuves. Je ne parle pas juste d’une livraison d’un Kickstarter qui n’a pas été ouverte, mais vraiment de gens qui achètent un par un des éléments d’une gamme, sans jamais l’ouvrir. Je me demandais si l’intérêt devenait purement spéculatif ou que certains joueurs ont tellement de thunes à claquer dans le jeu qu’ils achètent sans réfléchir, au cas où.

Une vingtaine d’années auparavant, quand j’étais encore étudiant dans un arrondissement de Paris bien fourni en boutiques de divertissement, j’avais auprès de mes amis cette même réputation, d’acheter beaucoup trop, et d’avoir chez moi des choses qui restaient sous cello. Heureusement, je me suis (bien) soigné sur la question ; mes règles ont fait le reste.

Bas les masques !

Maintenant, je sais donc reconnaître le geek bourgeois, celui qui étale sa fortune en jeux comme le bourgeois du XXème siècle étalait ses voitures et ses maîtresses. Tel un membre de caste, il évolue dans un entre-soi où il est bien vu d’avoir des quantités de jeux chez lui : il en prend des photos pour que les autres le complimentent, l’envient. Il ne fréquente que des geeks bourgeois et ne lésine pas sur la dépense pour assouvrir sa passion, qu’elle se porte sur les comics, les jeux de société ou les achats dans les jeux vidéo free-to-play. Il pousse les autres à entrer dans son cercle, et à dépenser autant que lui, d’ailleurs il fait du prosélytisme sur les réseaux sociaux pour que tout son réseau adhère au nouveau financement participatif sur lequel il a jeté son dévolu. Il méprise les jeux print-and-play et les jeux indépendants, lui il ne joue qu’à des jeux qui ont de la gueule, bien imprimés, bien illustrés, avec ce qu’il faut d’accessoires.

Plus important encore, il n’a pas conscience que son comportement est grégaire, il se donne l’illusion de choisir avec soin les objets de ses investissements. Il sert donc fondamentalement les intérêts de ceux qui vivent de ses dépenses, qui s’enrichissent sur son dos, mais lui ne voit que la richesse qu’il arrive à accumuler, et en fait un prestige personnel. Comme s’il portait l’anneau unique (légende qu’il connaît), plus rien d’autre n’a d’importance, du moment qu’il peut jouer tout son saoul et se repaître d’univers oriniques quand il ne s’active pas dans son vrai travail. Le stress de la semaine disparaît quand il se retrouve en sécurité dans son univers en carton-pâte, fait d’onirisme pré-maché et de victoires factices. Dans ses divertissements, il est au sommet de la pyramide de la compétition, plus fort que la plèble, la défendant ou l’exploitant selon les cas. Si le monde le voyait tel qu’il se voit, sans nulle doute qu’il lui baiserait la main. Mais en vérité, c’est un monstre, qui ne fait que consommer toujours plus au mépris de l’écologie, qui se désintéresse des aspects politiques et sociaux de la réalité, qui se couvre derrière l’argument de faire marcher le petit commerce pour assouvir sa boulimie acheteuse, qui n’a rien à dire dans les diners sauf s’il tombe sur l’un de ses semblables [avec qui il pourra jouer à qui à la plus grosse (collection)]. Quelqu’un qui ne se soucie que de lui-même et de son confort. Le geek bourgeois. Autrefois stimagtisé par Jacques Pradel et Mireille Dumas, aujourd’hui poussé par la corporation du divertissement qui sait si bien lui vider ses bourses.

Ré(tro)pulsion

Même si j’ai mis dans ce portrait beaucoup de moi-même, il n’aurait jamais été aussi vrai sans tous ces profils croisés sur internet, me renvoyant mon reflet, au centuple.

Il est maintenant trop tard pour moi pour changer de classe sociale, je resterai aux yeux du monde un affreux privilégié. Mais cela ne me fera jamais approuver la panoplie du nouveau bourgeois, le citadin avec un boulot intellectuel dans une société de services le jour, et qui parade dans ses activités ludiques la nuit. Qui sous prétexte qu’il s’amuse dans son coin avec ses amis, sert un système mortifère menant à la sixième extinction de masse et à l’exploitation de l’homme par l’homme.

En gagnant moins, en ne travaillant pas tous les jours, j’ai pu déconstruire une bonne partie des défauts inhérents à ma classe sociale. Je consommerai toujours plus qu’une personne au RSA, et renier mon confort n’en donnera pas plus aux autres. Mais je veux embra(s)ser le monde également, avoir d’autres horizons que des visio-conférences qui s’enchaînent, ne plus jamais prendre de haut ceux qui n’ont pas assez et ceux qui se battent pour un avenir meilleur, je veux marcher avec eux. Il ne s’agit pas de vouloir me les mettre dans la poche le jour où le pays sera à feu et à sang, mais bel et bien une lutte commune, humaniste, écologique, pour laquelle je donnerai toutes les collections (que je n’ai plus). Et j’invite tous les acteurs du marché du divertissement et du jeu à s’interroger sur leur rôle implicite dans la guerre des classes, l’exploitation de la planète et dans l’endormissement volontaire des foules.

Le dormeur doit se réveiller, disait Frank Herbert.

Sortons de nos ludo-cocons.

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