Neige en avril, soyons fébriles

Alors que la neige tombe pour le 1er avril, paralysant comme de coutume les routes, le prétexte pour révasser est là : on regarde les flocons tomber… Je repense à mon précédent article, et je me dis : et si jamais cette fois c’était la bonne, si j’arrêtais d’acheter pour de bon ?

Vous vous souvenez de ma règle qui dit que je n’achète plus qu’à un éditeur par type de jeu ? ça tombe franchement mal : les trois prochains mois, ils ont décidé de sortir des campagnes Kickstarter. A partir du 4 avril, Son of Oak (éditeur jeu de rôles que je suis) lance Tokyo : Otherscape (et je suis super fébrile sur ce jeu). En mai, TGCM (éditeur jeu de figurines que je suis) lance sa nouvelle saison pour Kharn-Ages. En juin, Ludically (éditeur jeu de plateau que je suivais… en 2020) sort Rise & Fall, qu’on attend depuis des années déjà. Et je dois avoir encore 5 pledges à recevoir.

Pour certains, c’est la routine.

Pour moi, c’est la goutte d’eau qui fait déborder la douve. De ce chateau-fort que je pensais avoir mis autour des mes pulsions d’achat.

Le cerveau fonctionne avec des étiquettes, il aime catégoriser. Donc les thèmes, il adore ça. Si vous voyez un jeu qui sort, avec une mécanique ou sur un thème que vous n’avez pas, le dieu de la consommation vient vous susurrer à l’oreille : “Mais prend-le celui-ci, tu n’as pas encore cela dans ta collection”.

Je ne fais pas de collection à proprement parler, mais quand des potes viennent à la maison pour jouer, on aime proposer de la variété (le bon recevoir du Geek Bourgeois). Lorsqu’on doit démarrer une nouvelle partie de jeu de rôles, on aime explorer des nouveaux thèmes. Quand on voit un livre sur un sujet qu’on aimerait connaître, on l’achète pour pouvoir combler notre ignorance, agrandissant notre pile de lecture jusqu’à des hauteurs vertigineuses.

Le contrôle du temps passé

Je dis à ma fille une vérité que j’ai apprise de ma vie : les amis ce sont forcément des gens avec qui tu passes du temps dans la vraie vie. Tous les autres ne comptent pas, malgré les habitudes ou les sympathies qu’on traine dans son coeur d’artichaud. Les méthodes minimalistes pour trier ses possessions utilisent les mêmes credo : se débarrasser de tout ce qu’on n’a pas utilisé dans l’année, ne garder que les objets qui vous donnent du plaisir, etc. Parce qu’entre notre vie et notre mort, la seule différence entre les êtres humains est la façon dont ils utilisent leur temps, il faut remettre en question nos propriétés [si tant est que le droit de propriété est justifiable, mais c’est un autre sujet] en regard du temps qu’on veut leur dédier.

Même si j’ai largement lâché la rigueur de la méthode, je bujote de temps à autres dans mes carnets. Le Bullet Journal a été inventé pour reporter sur papier les fonctionnalités classiques des applications de “productivité” : pour chaque note, vous rajoutez un sommaire, une pagination, des codes pour reporter à plus tard ou vous rappeler que vous devez vraiment faire quelque chose aujourd’hui. Entre les notes quoditiennes, les pratiquants du BuJo intègrent en général des pages de réflexion longue. Il y a quelques temps, j’avais fait une page sur toutes les choses que j’aimerais faire dans mes loisirs. J’ai donc listé toutes les activités, et ensuite j’ai essayé de leur donner un créneau dans mon emploi du temps. Evidemment, je me suis vite aperçu que ca ne rentrait pas dans des semaines de 7 jours à 24h, une fois le travail, la famille, et les obligations enlevées.

En admettant que je lise un livre par jour (bravo !) et que je joue à un jeu par jour (la chance…), et que je veuille faire tourner cela sur 2 mois (sachant qu’un livre se relit, un jeu se ressort, etc), il ne faudrait pas avoir plus de 60 jeux et 60 livres sur les étagères. Pour le moment, y’a comme un gros hic.

Une étagère unique

Quand je parle de la goutte d’eau qui fait déborder le vase, c’est donc bien pour souligner que j’ai déjà réfléchi au sujet et pratiqué des épurations dans mes envies. D’autant que les envies sont infidèles : le temps que vous ayez le livre ou le jeu qui vous intéresse, il est possible qu’elle se soit fait la malle… Vous n’êtes pas plus à l’abri de commencer une lecture, et vous apercevoir que le texte n’est pas à la hauteur de ce que vous attendiez. Informé de ces biais, rongé par la culpabilité, je m’aperçois que je n’arrive toujours pas à juguler comme il se doit les trop nombreuses sollicitations du marché.

Récemment, nous avons mis en place dans notre bureau commun une étagère unique pour stocker les jeux de la famille. Non seulement j’aime regarder les belles couvertures pendant mes pauses, mais cela permet de montrer à un visiteur ce qu’on peut lui proposer, et choisir avec lui. Avant, c’était enfermé dans des placards encastrés qu’aucun étranger digne de confiance n’osait ouvrir. J’estime avoir fait un pas dans la convivialité.

Une étagère pour les gouverner tous. Une étagère pour les trouver. Une étagère pour les amener tous et dans les ténèbres les lier.

L’autre idée dans cette étagère ouverte était l’exhaustivité : interdiction d’avoir des jeux à côté ! Si je suis colère, c’est bien parce que je ne sais foutrement pas comment je vais faire rentrer les nouveaux pledges dans mon organisation. Plus encore, dans les règles que j’essaie de m’instaurer, il y a celle qui m’invite à profiter complètement des objets que j’aime bien. Réouvrir les boîtes qui nous ont donné du plaisir, relire les bons passages, rejouer avec un nouveau public, avec d’autres paramètres, partager encore ce qui nous a passionné. Digérer la créativité des autres pour créer à notre tour, par le creuset des influences que nous avons recues. Si je suis colère, c’est parce que je saute encore du coq à l’âne, sans profiter des richesses que j’ai entre les mains.

Retrouver le narcissisme dans l’imaginaire

J’ai découvert le jeu de rôles à l’adolescence, nourri par les livres dont vous êtes le héros, initié dans une librairie ouverte au sujet, accueilli par un club d’adoption que je ne pouvait fréquenter que pendant les vacances. A l’époque, l’argument commercial pour vendre les jeux de rôles, c’était qu’on pouvait jouer une vie entière si on voulait avec un seul livre, une seule boîte (rouge). J’aime ressortir cet adage aujourd’hui, à l’heure où les scénarios ne se vendent plus et où il semblerait que chaque MJ ayant un peu de bouteille veuille absolument nous partager sa création sur internet. L’imagination n’échappe pas à son époque, avec le prêt-à-porter, le prêt-à-cuire, le prêt-à-penser, nous avons également le prêt-à-rêver. Il suffit de se connecter à un store pour acheter des dizaines de propositions d’univers, de scénarios, de personnages, d’aventures au pied levé. De sorte que plutôt que de se servir des jeux pour faire nos propres créations, nous ne faisons plus que picorer les rêves des autres lascivement, avec un peu moins de plaisir à chaque fois. Notre identité ludique se résume, pour ceux qui ne sont pas des “artistes”, à la liste de nos achats, de nos accumulations, de se qu’on arrive à imaginer après une semaine fatiguante de travail.

Pourtant, les créateurs mettent tout leur art dans ce qu’on “unboxe”. Le plus souvent, ils nous promettent des dizaines d’heures de jeu, des variantes en veux-tu en voilà, des configurations en solo ou pour des tablées remplies, pour un snack ou une journée entière. Et nous, enfants pourris gâtés servis par une profusion sans pareille, parfois nous ouvrons à peine la boîte que le jeu est déjà remisé sur une étagère ou revendu aussi sec.

Alors je me suis promis de stopper cela. De réouvrir les boîtes, de lire toutes les règles, de les connaître sur le bout des doigts, de donner des secondes chances et des troisièmes, de ne plus laisser une seule possession vierge de mon intérêt, de faire découvrir à mes amis les vecteurs de mon transport, de ne plus rien acheter tant qu’il en serait autrement.

Hier soir, en rangeant un plateau de jeu qui avait occupé ma table pendant trois soirs de suite pour une partie, j’ai réalisé que je pouvais tenir plusieurs confinements avant que cela arrive. Et d’ici, peut-être que je serai comblé et que je n’aurais plus d’autres envies que celles que j’ai déjà eues. Que je serai désormais fébrile à chaque fois que j’ouvrirai un livre, que j’ouvrirai une boîte de jeu.

Un jour, je serai le ronin qui se balade avec un baluchon sur l’épaule, comme je l’ai rêvé quand j’étais petit.

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