Quelle est la valeur d'un livre d'occasion ?

La seconde main est maintenant dans toutes les consciences.

Elle a explosé pendant la crise sanitaire. Si vous voulez vendre vos livres, les marketplace d’Amazon, Rakuten ou de la FNAC vous tendent les bras, Vinted, Ebay ou leboncoin vous permet de remettre en main propre, Facebook a aussi son petit coin vente qui marche du tonnerre, ou alors vous avez des applications spécialisées comme Momox ou Bourseauxlivres.

Si vous voulez acheter du livre d’occasion, le comparateur chasse aux livres regarde pour vous les marketplace et vous propose le meilleur prix.

Comme je boycotte Amazon le plus possible (et je vous encourage à le faire), je commande tous mes livres à ma librairie grâce au site chez mon libraire, dont la base de données est très satisfaisante, et qui permet d’envoyer ses paniers à la librairie et d’aller les chercher quand ils sont arrivés. Vous n’avez même pas à avancer l’argent. Mais revenons deux minutes sur l’occasion.

Au début, nous sommes bien contents de pouvoir vendre les livres dont nous ne voulons plus et récupérer de l’argent pour d’autres achats. Même si avant, il y avait les boîtes à livres un peu partout dans les villes (du moins par chez moi) où on pouvait déposer nos livres lus pour les partager à d’autres, le fait que certains s’en servent de décharge a tué ce beau concept du partage de belles lectures. Il n’a pas fallu très longtemps pour que le néocapitalisme s’empare de la seconde main et fasse rêver les gens sur leur pouvoir d’achat retrouvé plutôt que sur l’échange solidaire.

Alors, nous voilà à saisir laborieusement nos ISBN un peu partout pour tenter de faire rentrer de la maille. Après quelques ventes, tout de même, il y a de quoi s’interroger sur le véritable retour sur investissement : pour un livre de poche acheté un peu moins de 10 euros, les vinties nous en offrent généreusement 2 euros. Ca va se gâter si vous voulez vendre un livre broché.

Touche pas au grisbi

Voici l’écran que me propose le service que je teste.

L’application Bourse aux livres croit bon de nous détailler de manière transparente comment est calculé le gain estimé. Sur un livre avec un prix public de 22 euros, les vendeurs en ligne comme Momox ou Bourse aux livres vous proposent un achat direct à moins de 1 euro. L’analyse de la répartition des coûts nous apprend que deux marketplace prennent leur commission (3 fois plus élevée que le prix donné à l’apporteur du livre), que pour 2 fois le prix de notre gain il y a les taxes et les frais logistiques, et enfin le seul vrai coût invariant de cette transaction : les frais de port.

Le capitalisme se pare de deux plaies pour contrôler la vie des consommateurs : le marketing et l’assurance. Puisqu’on séduit les acheteurs à leur racheter leurs affaires dans la perspective de faire de l’argent, on entre dans une logique de service : moins l’acheteur doit s’occuper de la transaction, plus il a l’impression de gagner de l’argent à moindre coût (entendons sans y passer de temps). Voilà comment la plupart des sites d’échange sont devenus des garants de transaction, bloquant pour nous les sommes engagées et nous remboursant si jamais la transaction venait à mal se passer. Nous sommes ainsi rassurés de savoir que notre envoi à l’autre bout du pays ne nous attirera aucun souci supplémentaire ; dieu sait qu’avec l’avènement du relais colis, moins cher que la Poste, les paquets peuvent être perdus ou abîmés. Nous voilà donc rassurés. On a juste à faire le paquet, l’envoyer, et encaisser l’argent.

Il était une fois le troc

Bien avant l’Anthopocène, les hommes d’autrefois troquaient. Ils échangeaient des biens en fonction de leur valeur, en s’inspirant intuitivement de la loi fondamentale de l'échange équivalent. Si vous aviez un livre qui valait 22 euros, vous vous attendiez à récupérer des biens d’une valeur marchande de 22 euros. Mettons qu’on me fasse remarquer l’usure de l’ouvrage dû à ma lecture, j’accepterais que cette valeur baisse, de 10, de 20, voire de 30%. Mais comment accepter sans broncher qu’un livre qui vaut 22 euros dans son état normal, vendu dans toutes les librairies à ce prix, soit échangé à 0, 76 centimes ?

Parfois, l’argument de l’obsolescence du contenu délivré par le livre peut faire mouche. Parfois, une nouvelle édition rend la valeur de l’ancienne bien inférieure. J’entends ces arguments qui peuvent venir dans la négociation et qui ajustent un prix initial à un prix de reprise.

Mais là, par le truchement de la monnaie, on nous amène à nous déposséder de choses sans en retirer de bénéfice, pour financer la chaîne des intermédiaires d’une part, la chaîne des échanges physiques (port et logistique) d’autre part. Faire croire aux gens qu’on est bien sympa avec eux parce qu’on leur donne quelques centimes, c’est les duper. Et tout le monde entre dans la danse, les acheteurs potentiels vont valoir que si on rajoute tout les frais à notre prix de vente, ils vont se retrouver à payer le livre au prix du neuf. Donc vous baissez toujours votre prix. Parce que vous voulez vous désencombrer. Oublier ce livre honni qui vous faisait envie il y a peu, mais que vous ne voulez plus voir maintenant.

Ces grosses entreprises sont bien contentes de nettoyer vos intérieurs de votre consommation rapide. Vinted, entreprise lituanienne, fournissait le service, mais est dépassée par sa propre croissance. En 2016, elle se fait racheter par l'investisseur Insight Partners”) et devient rentable en plaçant tous les frais non plus sur le vendeur mais sur l’acheteur. Depuis l’entreprise va très bien, et rachète ses concurrents pour passer de licorne à étalon modèle. Ce choix économique, de plus en plus suivi, rend les petits objets très difficiles à vendre : vous êtes obligée de faire des prix au ras-les-paquerettes pour compenser les frais de Vinted et les frais de port. Pour un article que vous vendez 1 euro, l’acheteur en paiera 6-7. Vinted contourne ce handicap en permettant des réductions au volume, grâce à un bouton d’achat par lots. Néanmoins, gagner 1 euro par objet que vous avez payé le prix fort m’interroge à la fois sur mon bon sens (est ce que je suis prêt à engraisser les sites et me contenter des miettes), mon sens écologique (le coût carbone de ces échanges vaut lui largement plus d’un euro) et mon sens social (ne devrais-je pas plutôt donner mes biens plutôt que les vendre à ce prix ?). Pas vous ?

Court-circuit

C’est toujours pareil avec la société de consommation. Tout ce qui était tourné vers la coopération finit par se retourner vers le profit ; une corruption inéluctable qui transforme la civilisation en cloaque infect et nous fait oublier que le livre était utilisé pour partager la connaissance (celle qui se dédouble quand on la partage, pas comme la monnaie).

Au début du bon coin, le site a rapidement progressé grâce à la vision du circuit court. On trouve des biens qui nous intéressent près de chez soi, on va voir son vendeur et on s’arrange avec lui. Et puis progressivement, à mesure que les margoulins arnaquaient de plus en plus de membres, le site a mis de côté cet aspect, il a proposé des outils pour envoyer les biens, puis échanger sur le site via une messagerie (plus besoin de se voir), et enfin être tiers assureur de la transaction avec des tarifs préférentiels sur les transporteurs. Leboncoin.fr est devenu un site de vente comme un autre, à l’exception près que ce sont les particuliers qui assurent le stock.

Ce phénomène se retrouve également sur des sites moins connus. Okkazeo était un petit site pour vendre ou acheter localement ses jeux de plateau. Lorsqu’il a commencé à exploser les compteurs, le webmestre a fait évoluer son site. Devinez comment ? En encadrant les transactions, en proposant de choisir un transporteur et un moyen de paiement, en s’associant avec Obvy pour des paiements bloqués, etc. Il est devenu un site de vente, et aujourd’hui, la remise en mains propres est devenue largement minotaire dans le nombre de ventes totales.

Je rêve que l’open source s’empare enfin de ce sujet et permette des échanges locaux humains où les biens sont transférés de manière équitable. Je fuis les marges des intermédiaires et j’essaie d’éviter d’envoyer mes possessions à l’autre bout du monde. Nous sommes tous acteurices de ce système. Militons pour les bons outils, arrêtons de céder aux sirènes d’internet parce que c’est plus facile.

#occasion #livres #consumérisme

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