Résister aux sollicitations

Hier, je suis tombé sur ce lien sur Gamefound. Avec des commentaires dithyrambiques et une expérience importante dans la création de tables de jeu, la campagne de Rathskellers avait de quoi séduire tous ceux qui ont besoin d’une table et qui ont les finances pour se le permettre. Un de mes auteurs préférés, Chris Boelinger, y mettait même son petit encouragement. Par chance, la campagne avait pris fin il y a deux ans.

Table de jeu Sunnygeeks par Rathskellers

Evidemment, j’exagère le trait. Parmi ceux qui liront cet article, beaucoup se diront qu’ils n’ont pas besoin d’une table de jeu, ou qu’ils n’ont pas des milliers d’euros à dépenser dans un accessoire.

Je prends donc un second exemple, plus accessible à toutes les bourses. J’ai raté la campagne participative de Nemesis : Lockdown. Il vient d’apparaître sur Okkazeo, au prix conséquent de 170 euros + port. En tant que possesseur du jeu Nemesis (que je vous recommande bien entendu), en recherche des extensions sur ce titre, je suis naturellement tenté de l’acquérir.

Dans les deux cas, je suis un public cible, et j’ai potentiellement le budget pour craquer. Pour la table de jeu, le coût écologique saute aux yeux : si tous les joueurs de jeux de plateau s’achetait une table Rathskellers, il est facile d’imaginer le volume en bois, en aimants et autres métaux, en colle, qu’il faudrait voler à la Terre pour contenter tout le monde. Pour le cas de Nemesis : Lockdown, c’est juste un coût en plastique et carton, mais avec les négociations sur le pétrole ces dernières semaines, comment ne pas se dire que cela aussi a un impact ? S’il ne faut pas être un ayatolah anti-jeu, est qu’on a besoin d’extensions à 3 chiffres pour s’amuser ?

Dans une discussion sur les rapports des hommes envers les femmes, j’ai retenu que les hommes confondaient souvent envie et besoin. Quand ils disent qu’ils ont besoin de tremper leur biscuit sinon ils deviennent fous, ils oublient souvent qu’ils ont deux mains pour se soulager et que leur envie de rapport est tout à fait jugulable, pour peu qu’il y ait la volonté qui s’en mêle.

Pour les hommes geeks, le raisonnement est comparable. Ils ont l’impression d’avoir besoin de tout ce qu’on leur propose en tête de gondole virtuelle (aka les sites de financement participatif), alors qu’on ne fait que susciter leur envie. Vient ensuite se greffer le principe de compétition : si tout le monde l’a et que je ne l’ai pas, je serai perdant. Pire, je risque de le payer beaucoup plus cher si je l’achète en seconde main. Parfois, je fais le test. Je ne pledge pas un jeu qui m’intéresse, et j’attends de le trouver d’occasion. A cela deux tendances : soit le jeu est mauvais, auquel cas je peux le trouver à des prix raisonnables mais avec l’idée qu’il ne valait pas le coup ; soit le jeu est bon, et il est vendu plus cher que son prix pendant la campagne. Ce qui renforce l’idée qu’il faille l’acquérir maintenant (c’est-à-dire pendant le kickstarter) ou jamais.

J’essaie d’adapter ma ludothèque à mes pratiques. De fait, elle a principalement beaucoup baissé en nombre de titres. En jeu de rôles, j’arrive à me limiter à cinq gammes, ce qui est déjà amplement suffisant pour jouer des centaines d’heures. En jeu de plateau, je me concentre sur les jeux jouables à partir de 1, afin d’être sur de pouvoir les exploiter. Malheureusement, de plus en plus de gros jeux avec beaucoup de matériel arrivent maintenant dans cette catégorie, et je dois donc énormément arbitrer mon envie pour ne pas craquer. Jamais je ne dirais que c’est un besoin. Comme j’envisage de revenir à un habitat plus spartiate, il faudra bien que je trie et que j’épure encore cette ludothèque. Si j’ai bien vendu ces derniers temps, j’ai encore trop de campagnes participatives commandées et pas livrées. Un signe, sans doute, du crépuscule des jeux.

Si j’en avais déjà parlé sur ce blog, je rappelle que tous ces jeux font la promesse d’une durée de vie allant de dizaines d’heures à une infinité (jeu de rôles). Des produits par définition économes en ressource, puisque réutilisables à l’envi. Par quel noeud intellectuel sommes-nous passés pour y voir une invitation à remplir des pièces entières de jeux et d’accessoires censés être ultra pérennes ?

J’esquisse pour vous deux réponses à cette question :

J’avoue que je ne déplace plus trop en boutique. En suivant l’actualité des plates-formes de financement participatif, il y a déjà tellement de sollicitations que je n’ai plus les finances et la place de reprendre le chemin des boutiques, à part pour acquérir un pot de peinture ou un dé. Comme les jeux qui m’intéressent sont des jeux experts, qui sont peu présents en boutique, mon comportement est rationnel.

C’est l’économie de ces jeux experts qui est moins rationnelles. Avant une grosse boîte de jeu, c’était entre 50 et 100 euros, un prix déjà honorable dans un budget mensuel. Maintenant, les boîtes commençent au dessus de 100 euros, et les gammes sont proposées entre 300 et 500 euros, voire plus avec les impressions 3d, les goodies, et les inserts pour refaire autrement ce que le thermoformage devrait nous proposer. Là encore, on peut distinguer deux cas : soit vous avez 500 euros à mettre sur plusieurs jeux, et vous pouvez empiler vos collections de boîtes dans vos armoires en vous félicitant de votre patrimoine ludique. Soit vous êtes moins fortunés, et il vous faut revendre les anciens KS pour acheter les nouveaux. Ce qui explique pourquoi, au delà de la tendance à la spéculation, tant de vendeurs d’occasion proposent des gammes sous cello.

J’évoquais plus haut que les geeks, alors qu’on leur agitait sous le nez des belles promessent, étaient principalement motivés par l’envie. De devient cette envie lorsqu’on reçoit le jeu deux ou trois ans après, parfois en plusieurs vagues ? Elle s’est déportée sur d’autres jeux. Comme un casanova, nous avons constamment soif et chaque nouvel achat ne satisfait en rien, nous sommes déjà passés à une autre chasse, un autre désir, une autre campagne participative.

La volonté.

Face aux sollicitations par email, par réseau social, par blog, résister.

Vous n’avez pas besoin de nouveaux jeux. Vous en avez seulement envie.

Résistons.

Essayez de généraliser votre comportement d’achat à 8 milliards d’individus sur cette planète, en général, ça suffit à rendre les envies ridicules et à se focaliser sur nos besoins réels.

Merci de m’avoir lu.

#kickstarter #campagnesparticipatives #jeux #jdp #jdr

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