Soyons techno-optimistes !

Puisque les gens commencent à trembler les rapports du GIEC, ils veulent des sites qui limitent leur empreinte carbone. Pendant que les pros de la low-tech hébergent leur site grâce à un panneaux solaire, les portails vidéo font exploser la consommation énergétique d’internet, augmentant la responsabilité du secteur dans les émissions de gaz à effet de serre autour des 10% (selon les chiffres, selon les années). En tant que développeur en informatique, je cherche donc des hébergeurs green green green. Carbone négatifs, ose-t-on écrire de nos jours.

Green, super green

Si des noms circulent sur les gros hébergeurs les plus green du marché (Infomaniak, Scaleway…), je voulais voir si le dernier rapport du GIEC avait inspiré plus d’ambition parmi les utilisateurs des datacenters. Mes premières recherches m’amènent principalement sur des sites américains qui me promettent un hébergement entièrement alimenté par l’énergie solaire. Au-delà du fait que les potes à Schwarzy ont du surement beaucoup subventionné ce type d’installation, aller poster les données de mes clients là-bas ne me convient pas.

Je vise donc la france, et là je tombe sur ex2, avec son offre Go Green. Un poil moins cher que o2switch, ca commence pas trop mal, même si je me dis qu’une interface cPanel ne va pas m’offrir beaucoup de souplesse sur les langages autorisés. En lisant leur laïus, je tombe sur cette phrase :

Ex2 a pris l'initiative de se mettre entièrement au vert en compensant l'intégralité des émissions de CO2 de nos serveurs, équipements informatiques et bureaux en achetant des certificats de compensation carbone auprès d'un fournisseur d'énergie verte certifié en Amérique de Nord

Plus loin, de me dire que si je prends un contrat chez eux, ils vont envoyer des lampes solaires en Afrique, ce qui va aider des dizaines de famille, rien qu’avec mes 70 boules par mois.

Pris d’un désir de comprendre s’ils sont vraiment convaincus qu’ils changent le monde, ou si le greenwashing as usual est à l’oeuvre, j’utilise la petite fenêtre de chat disposé habituellement en bas à droite.

Matthieu me répond Bonjour, et quand il voit que je lui parle de sujets clivants, il me passe à Antoine (qui doit surement s’appeler Benoît, mais c’est la magie des prénoms dans les fenêtres de chat). Je commence par lui citer le passage plus haut, et lui demander s’il dit bien qu’Ex2 continue à consommer comme avant, mais qu’il se rachète un bon bilan carbone en finançant des programmes ailleurs. Antoine/Ben répond positivement, et m’explique qu’ils n’ont malheureusement pas le choix.

Je lui parle des sites que j’ai trouvés (solarwebhost) qui prétendent rouler à l’énergie solaire. Là, il rigole sur l’award acquis en 2006 et me dit que ce sont des menteurs, qu’aucun hébergeur ne peut être naturellement propre, qu’il n’y a qu’à lire les études là-dessus mais qu’en gros il faudrait des batteries de la taille d’un datacenter pour que les serveurs soient alimentés en énergie renouvelable.

Je lui parle alors de cet article de Low-Tech Magazine (indiqué dans l’introduction), et je lui demande si c’est du bullshit là aussi. S’il ne dénigre pas l’initiative, il la balaie par l’argument qu’aujourd’hui les gens ne veulent pas cela :

comme dire aux gens de laisser tomber la voiture et de faire tout en vélo, ça part d'un bon sentiment, mais personne ne va revenir en arrière dans la technologie.

Un site n'est pas beau, personne ne va l'utiliser, c'est simple

Prenez-vous ça dans les dents, les lecteurs de read.write.as.

Là, sans doute a-t-il du comprendre mon silencieux désarroi, car il me déroule les ambitions de son entreprise pour être un bon élève. Non seulement ils financent des programmes de lampes solaires en Afrique et compensent leur activité carbone grâce à l’Amérique du Nord (pour un prestataire qui met en avant sa particularité française, on appréciera).

d'où les technologies nouvelles pour éliminer le carbone dans l'air, on reverse 1% de nos revenues brut à ça, ce sont des sommes importantes […] la nécessité d'accélérer les tech pour enlever le carbone de l'atmosphère, parallèlement au dev des énergies renouvelables

Il me propose ensuite de lui envoyer un email si j’ai d’autres questions, et nous en restons là.

Je retourne ensuite chez mon hébergeur actuel, alwaysdata. Je me rends compte que lui aussi s’est mis à faire des efforts pour la planète.

Il est de notre responsabilité de gérer notre impact sur l’environnement et de réduire notre consommation.

Le meilleur schéma pour faire face à une telle prise de conscience écologique est : austérité > efficacité > politique bas carbone > compensation. Il y a beaucoup de choses que nous pouvons faire dans le cadre de nos propres politiques vertes pour nous assurer que notre empreinte carbone est aussi faible que possible.

Ma tête tourne de ces mots creux. Je cherche donc à me renseigner davantage sur la riche idée censée me rabattre mon caquet, enlever le carbone. Je me rappelle d’abord l’histoire de cette usine en Islande qui élimine le CO2. Je la retrouve dans mon moteur de recherche. On la décrit comme 12 ventilateurs qui savent filtrer l’air. 15 usines sont déjà à l’étude, et peut-être demain la plupart des pays auront leur parc.

Ensuite je tombe sur le site du National Geographic, qui m’explique dans son article sur le changement climatique qu’on aura besoin de tout ce qu’on peut pour absorber les gaz à effet de serre et limiter les conséquences les plus néfastes de ce qui nous attend.

Je suis fatigué par le déni, le mensonge qu’on se raconte à longueur de temps. Alors OK, si on arrêtait d'émettre du CO2 dès demain, dans 100 ans, il resterait 40% de CO2 d'origine anthropique et 10% dans 10000 ans (source GIEC). Pour les usines qui nettoient l’air, je suis tout de même curieux d’avoir toute la balance complète sur ces ventilos certainement alimentés par l’électricité et dont la fabrication aura un bilan carbone assez lourd, mais si ca permet de se débarrasser d’une dette CO2 qui pénalisera toute l’humanité pendant des siècles, le jeu en vaut peut être la chandelle.

Par contre, que le quidam ne puisse pas aller sur un site parce qu’il n’est pas assez beau, je m’insurge. Tous ces professionnels de l’hébergement informatique sont bien trop contents de pouvoir continuer à voir leur business s’agrandir tant et plus. De même que moi je pourrais me dire que c’est génial si les clients veulent changer de site tous les ans pour avoir des pages encore plus belles, parce que ca me fera plus de boulot. Sauf que je préfère en avoir moins, et que les gens arrivent à une consommation raisonnée d’internet, pour qu’on puisse demain se dire qu’on peut trouver un hébergeur qui ait juste quelques panneaux solaires et un service intermittent près de chez soi. Si personne ne revient en arrière dans la technologie, l’extinction d’une bonne partie des espèces vivantes (dont l’homme) viendra nous rappeler que la planète n’était pas prévue à la base pour vivre avec des machines et assurer leur reproduction à tout prix.

La morale, c’est qu’un hébergeur neutre en carbone, c’est du pipeau. Et le site le plus écologique, c’est celui que vous ne faites pas. Ou alors vous pouvez faire confiance aux techno-optimistes, abreuvés des techniques marketing des industriels (lesquels ont par exemple inventé le concept du recyclage pour lever notre culpabilité à la consommation), sur le fait que la technique viendra à bout de notre pollution, stoppera l’extractivisme, arrêtera la sixième extinction de masse et remettra la Terre comme l’homme l’a trouvé.

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